Par Ngala Killian Chimtom, le 20 février 2026, correspondant Afrique pour Cruxnow
Dans une démarche historique, l’Église catholique en Afrique a signé un important mémorandum d’entente avec l’Union africaine afin de relever de nombreux défis sur le continent.
Par l’intermédiaire du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SECAM), l’Église a signé un accord avec la principale instance continentale africaine de coopération et de développement, de solidarité, de droits humains et civils et de défense commune.
Ce nouvel accord entre le SECAM et l’UA vise à traiter des problématiques allant de la fragilité de la gouvernance et des conflits armés à la vulnérabilité climatique et à la concurrence mondiale pour les ressources minérales critiques.
Signé le 13 février, ce nouveau partenariat va bien au-delà du cadre plus général établi en 2015. Le nouveau mémorandum d’entente instaure une collaboration structurée et opérationnelle, rattachée au Département des affaires politiques, de la paix et de la sécurité de l’UA.
L’accord a été signé au nom de l’Église par le président du SECAM, le cardinal Fridolin Ambongo de Kinshasa.
Dans un entretien exclusif avec Crux, le cardinal Ambongo affirme que ce nouvel accord ne se limite pas à une simple formalité administrative, mais représente un kairos, un moment opportun et décisif pour le continent.
Il explique que ce partenariat renforcé vise à intégrer pleinement la vaste présence de l’Église sur le terrain et son autorité morale au cœur de la politique continentale, afin que la poursuite par l’Afrique de l’ambitieuse vision de l’« Agenda 2063 » soit non seulement politique et économique, mais aussi fondamentalement éthique et centrée sur la dignité de la personne humaine.
Les questions et réponses suivantes ont été abrégées et clarifiées.
Crux : Votre Éminence, pourriez-vous décrire les principaux piliers du Mémorandum d’entente (MoU) entre le SECAM et l’Union africaine ? Quels sont les domaines de collaboration spécifiques définis par ce mémorandum ?
Cardinal Fridolin Ambongo : Nous passons d’un cadre de coopération général, établi en 2015, à un partenariat structuré et stratégique, solidement ancré au sein du Département des affaires politiques, de la paix et de la sécurité de l’UA, et axé en particulier sur la gouvernance et la prévention des conflits.
Cet accord est explicitement intégré à l’Agenda 2063, la vision à long terme de l’Union africaine pour « l’Afrique que nous voulons ». Il met l’accent sur la gouvernance, la démocratie, l’ordre constitutionnel, la consolidation de la paix, la réconciliation et la cohésion sociale. Parallèlement, il nous permet de collaborer avec d’autres départements de la Commission de l’UA sur des questions telles que les crises humanitaires, les migrations, la traite des êtres humains, la justice climatique et la gestion éthique des ressources naturelles.
Il est important de noter que ce nouveau mémorandum d’entente introduit des outils opérationnels, comme un plan d’action conjoint, avec des priorités, des échéanciers et des mécanismes de suivi définis. Par conséquent, cette initiative ne se limite pas au dialogue, mais implique une participation structurée et des contributions mesurables. La mission de l’Église en faveur du développement humain intégral peut être mise en œuvre plus efficacement au sein de l’UA grâce à ses contributions spécifiques.
Question cruciale : Pourquoi était-il impératif de réviser le mémorandum d’entente initial qui encadrait la collaboration entre l’Église et l’UA ?
Le SECAM collabore officiellement avec l’Union africaine depuis 2015. Cependant, le mémorandum d’entente signé à cette époque avec le Département des affaires politiques nécessitait une mise à jour afin de tenir compte des nouvelles orientations juridiques de la Commission de l’UA.
Au-delà de ce cadre juridique, je considère la signature de ce nouveau mémorandum comme un kairos, un moment propice pour notre continent.
L’Afrique est actuellement confrontée à une convergence de défis : une gouvernance fragile, des changements de régime anticonstitutionnels, des tensions électorales, la montée de l’extrémisme religieux et du djihadisme, des conflits armés dans des régions comme le Sahel et la région des Grands Lacs, des pressions démographiques, la vulnérabilité climatique et une concurrence mondiale accrue pour les ressources stratégiques du continent.
Si l’accord de 2015 a suscité reconnaissance et bonne volonté, la situation actuelle exige une approche plus structurée, stratégique et opérationnelle. L’Union africaine a renforcé son architecture de gouvernance, notamment au sein du Département des affaires politiques, de la paix et de la sécurité. Il était donc opportun et judicieux de mettre à jour notre coopération afin de refléter cette nouvelle réalité institutionnelle.
Le Mémorandum d’entente de 2026 intègre le SECAM aux cadres de gestion et de prévention des conflits de l’UA.
Ce document introduit un plan d’action conjoint, des dispositions juridiques plus claires, des mécanismes de contrôle définis et la possibilité de détacher du personnel. Il ne s’agit pas de simples détails administratifs, mais d’un signe de la maturation de notre relation. Le continent africain se trouve à un tournant dans un monde multipolaire en constante évolution.
Pour forger son propre destin, la transformation de l’Afrique ne peut se limiter à une dimension économique ou politique ; elle doit aussi être éthique et centrée sur la personne humaine. L’Église, grâce à sa présence continentale et à sa crédibilité morale, est particulièrement bien placée pour contribuer à cette dimension.
La formalisation de cette collaboration renforcée garantit désormais que le renouveau de l’Afrique intègre la conscience, la responsabilité et la dignité de la personne humaine.
Question essentielle : L’Église s’est toujours impliquée dans le développement de l’Afrique. En quoi cette collaboration modifie-t-elle ou améliore-t-elle cette action ?
Cardinal Fridolin Ambongo : En effet, l’Église est active depuis longtemps dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la recherche scientifique, du développement social, de la prévention des conflits, de la médiation et de l’aide humanitaire. Ce qui change aujourd’hui, c’est le niveau de coordination et l’engagement institutionnel.
Auparavant, une grande partie de notre travail était menée en collaboration avec les institutions publiques étatiques.
Aujourd’hui, grâce à une consultation structurée et à un plan d’action conjoint, notre expérience peut influencer directement l’élaboration des politiques continentales. Les réalités des Églises locales, l’écoute communautaire et les efforts de médiation ne seront plus des initiatives isolées ; elles pourront contribuer activement aux débats sur la gouvernance, les cadres de paix et les stratégies continentales.
La possibilité de détacher du personnel, comme le prévoit le protocole d’accord, permet une intégration institutionnelle plus poussée, passant d’efforts parallèles à un véritable partenariat stratégique.
Crux : D’après votre expérience, quel est le principal obstacle interne au développement de l’Afrique aujourd’hui ? Et où voyez-vous la plus grande opportunité ?
Cardinal Fridolin Ambongo : Le principal obstacle demeure le déficit de gouvernance. La faiblesse des institutions, la corruption, le mensonge érigé en forme de gouvernement – mentir est aussi naturel que respirer –, la violence électorale, les flux financiers illicites et la mauvaise gestion de la diversité ethnique entravent le développement.
Cependant, la plus grande opportunité de l’Afrique réside dans son peuple, en particulier dans sa jeunesse et ses femmes.
Le continent est jeune, dynamique et créatif.
Si le leadership devient éthique et responsable, et si l’éducation et l’entrepreneuriat sont renforcés, la croissance démographique de l’Afrique peut devenir un atout plutôt qu’un fardeau.
Le développement doit être mené par les populations, comme le stipule l’Agenda 2063.
Crux: L’Église dispose d’un réseau sans égal qui lui permet d’atteindre les communautés isolées. Quel est l’impact de ce réseau sur cette collaboration ?
Cardinal Fridolin Ambongo : L’Église catholique est présente là où l’État est souvent absent : dans les villages, les camps de réfugiés et les zones de conflit. Nos agents pastoraux vivent au contact des populations, à l’écoute de leurs craintes, de leurs espoirs, de leurs frustrations et de leurs aspirations. Les diplomates en poste dans les ambassades ou à la Commission de l’Union africaine n’ont pas les mêmes racines dans le territoire que nos prêtres, nos religieux et nos laïcs engagés.
Ce savoir acquis sur le terrain est inestimable.
Grâce à ce partenariat renforcé, les réalités vécues par les communautés peuvent éclairer les stratégies continentales en matière de consolidation de la paix, de migrations, de gouvernance et de gestion environnementale.
Nous offrons des expériences humaines concrètes plutôt que des analyses abstraites.
Crux : Le monde évolue vers un ordre multipolaire : comment l’Afrique peut-elle éviter de devenir un pion dans les rivalités mondiales ?
Cardinal Fridolin Ambongo : L’Afrique doit agir avec unité et clarté stratégique. L’Agenda 2063 envisage l’Afrique comme un acteur mondial fort, ce qui exige une solidarité continentale.
La fragmentation favorise l’exploitation, tandis que l’unité engendre l’influence. Cependant, l’unité doit reposer sur la justice, la transparence et le service du bien commun. La souveraineté n’a de sens que si elle protège la dignité et le bien-être des populations.
L’Afrique doit négocier ses partenariats dans un climat de cohérence et de confiance morale.
Crux : Parlons des minéraux critiques et de la République démocratique du Congo : pensez-vous que les récents accords internationaux (notamment avec les États-Unis, qui utilisent les garanties de sécurité comme moyen de pression pour accéder aux ressources minières du Congo) profiteront au peuple congolais ?
Cardinal Fridolin Ambongo : Mon pays, la République démocratique du Congo, possède d’immenses richesses minières essentielles à la transition énergétique mondiale.
Cependant, l’histoire nous enseigne la prudence : les ressources africaines ont trop souvent enrichi d’autres pays, tandis que les communautés locales restent appauvries.
L’opportunité existe, mais elle dépend de contrats transparents, de normes environnementales appliquées et d’une répartition équitable des profits entre les populations locales.
Le peuple doit avoir voix au chapitre et un droit de vote.
Sans la participation effective du peuple, sans la transparence qui garantit un partenariat gagnant-gagnant, les accords auxquels vous faites référence profiteront à une oligarchie, abandonnant le peuple à son triste sort.
Crux: Quel est le rôle de l’Église pour éviter aux nations riches en ressources naturelles la « malédiction des ressources » (c’est-à-dire la dure réalité selon laquelle ces nations connaissent souvent des résultats de développement moins bons et rencontrent davantage de difficultés à instaurer et à maintenir l’ordre démocratique que les pays moins riches en ressources naturelles) ?
Cardinal Fridolin Ambongo : Pour éviter la « malédiction des ressources » – pour reprendre votre expression –, nous avons besoin d’institutions responsables, de contrats transparents, d’une coopération régionale et d’activités à valeur ajoutée en Afrique.
Les économies extractives doivent évoluer vers des économies transformatrices.
Il est essentiel de donner aux citoyens les moyens d’agir afin qu’ils ne restent pas de simples spectateurs passifs, laissant aux seuls politiciens le soin de décider de l’avenir de leurs ressources ; ils doivent pouvoir s’exprimer et méritent d’être entendus grâce à des mécanismes qui favorisent leur participation aux politiques de gestion des ressources naturelles.
Le rôle de l’Église est à la fois prophétique et pastoral.
L’Église défend la primauté de la personne humaine sur les systèmes, y compris ceux de l’économie mondialisée. Nous défendons les communautés, plaidons pour la justice et rappelons aux dirigeants que le développement ne saurait sacrifier la dignité humaine ni la création.
Le progrès économique doit servir le bien commun.
Crux : L’Agenda 2063 parle de « l’Afrique que nous voulons ». À quoi ressemble-t-elle au-delà des indicateurs économiques ?
Cardinal Fridolin Ambongo : L’Afrique que nous voulons ne se définit pas uniquement par le PIB.
C’est un continent où les élections ne dégénèrent pas en violence, où les femmes et les enfants sont protégés, où les jeunes trouvent un travail décent et où la diversité est une source de richesse, non de division ; où aucune ethnie ne monopolise le pouvoir et la richesse du pays.
La véritable prospérité englobe la justice, la paix, la solidarité et le renouveau moral. Le développement doit être holistique ; autrement, il est incomplet.
Crux: L’Agenda 2063 est un document politique laïque : comment l’Église peut-elle s’y aligner sans compromettre sa mission prophétique ?
Cardinal Fridolin Ambongo : C’est une excellente question. L’Église ne se fond pas dans les structures politiques, et ne se retire pas de la vie publique. Là où il y a convergence, comme en matière de dignité humaine, de paix et de justice, nous collaborons.
Là où l’injustice se manifeste, nous la dénonçons avec force.
Le Seigneur Jésus lui-même nous l’a dit : « Nous sommes dans le monde, mais nous ne sommes pas du monde » (cf. Jn 17, 11.14-16). Le SECAM et l’Union africaine servent les mêmes peuples, chacun selon sa propre mission.
L’Agenda 2063 n’est pas un « cinquième évangile ». C’est un document humain qui peut être amélioré.
Cependant, la doctrine sociale de l’Église catholique trouve des points de convergence avec les principes de bonne gouvernance, de développement durable, de protection de l’environnement et de droits humains inscrits dans l’Agenda 2063.
Notre mission est de sensibiliser à la politique et de veiller à ce que le développement reste centré sur la personne humaine et sur tous les peuples.





